La Lanterne de Montferrand

Publié le par Pilisi

Un récit fort intéressant de ce qu'était l'aviation avant le GPS et autres appareils électroniques d'aides à la navigation aérienne.

"Henri Pinel ferma la porte de la maison, laissant Jeannette à ses devoirs d’écolière, et se mit en chemin sous la petite pluie grisâtre. Il ferait bientôt nuit. Garde-champêtre à Montferrand, Aude, ce n’était guère exaltant comme situation. Aussi ce petit travail de gardien de phare lui offrait à la fois une évasion régulière, et quelque part, une reconnaissance autre. Porter du papier timbré et traquer les braconniers, ça allait bien un temps. Guider les aéroplanes, quelle noblesse, quel rêve...

Avec cette pluie, évidemment, personne n’avait le nez dehors au village. La rue interminable épousait la courbe de la colline, comme jadis les soubassements du château. Ca ruisselait de partout. Bon pour la terre, ça.
Henri remontait la rue de son pas solide. Chacun derrière ses fenêtres goûtait au feu de bois et à la cuisinière à charbon. Là-haut, son devoir d’ange gardien l’attendait. L’avion de l’Aéropostale allait passer, et on comptait sur lui.

Arrivé en haut du village, d’où l’on surplombait le seuil de Naurouze et tout le Lauragais, Henri laissa de côté la petite église romane en ruines, avec sa crypte effondrée au milieu des herbes folles. A cet endroit, en 1214 , Baudoin de Montferrand tint tête avec quatorze hommes aux hordes de Simon de Montfort. Peut-être un jour quelque érudit viendrait considérer ces ruines.
Est-ce que ça intéressait encore quelqu’un ?
Pas Henri, en tout cas. Une seule chose l’intéressait : le passage de l’avion.
Allait-il passer, d’ailleurs, avec ce temps ? Il fallait sûrement être un peu fou pour voler sous la pluie sur ces machines en bois et en ficelles, avec un moteur qui semblait produire plus de bruit que de puissance. De temps à autre, d’ailleurs, on en récupérait un dans un champ, par là, dont le moteur s’était arrêté à l’improviste, et qui n’avait pu rejoindre Montaudran. Dame ! Une panne de moteur, c’était bien plus ennuyeux que sur une auto.
Le voisinage faisait alors cercle autour de l’étrange machine, on allait chercher les bœufs et les hommes pour tirer, et les enfants osaient approcher le demi-dieu vêtu de cuir et de laine qui en était descendu.

Depuis quelques années cependant, les avions s’affinaient, les moteurs tournaient presque rond, et on en trouvait de moins en moins dans les champs.

Enfin là, il avait bien le télégramme du centre de Perpignan, dans la poche de sa pèlerine. L’avion arrivait. Il fallait être au rendez-vous.

Il fut bientôt au point le plus haut du village, au pied de la lanterne. Une sorte de pilier en béton d’une dizaine de mètres, couronné d’une petite nacelle, avec le phare électrique là-haut. Le commutateur permettait d’allumer l’engin d’en bas. Clac. Tel un dieu sauveur, Henri alluma d’un simple et noble geste la lampe magique, qui devait montrer le chemin au légendaire courrier de l’Aéropostale. Puis il recula un peu pour regarder la lanterne allumée, tel un artiste contemplant son oeuvre. Elle clignotait, en réalité. Un éclat court, un long, un court. Puis ça recommençait.
Ca voulait dire lettre R, il paraît que c’était du morse.
Le gardien de phare s’appuya alors sur le mur , derrière la lanterne, pour voir si les autres lanternes s’allumaient aussi.
Côté ouest, c’était simple, il n’y avait que la lanterne de Baziège, allumée par les soins du meunier de Montesserre, et qui faisait deux éclats long, puis un court ( il paraît que ça voulait dire G), on la voyait bien.
Et après, c’était Toulouse, le dernier phare, à Montaudran, étant celui de l’arrivée, ou du départ, suivant le sens.

Côté est, par contre, c’était l’infini vertigineux. D’abord, Castelnaudary, au lieu dit En Barrié. Le jardinier du château veillait sur une lanterne qui faisait trois éclats courts, puis un long. Un V en morse, quoi. Puis plus loin, par beau temps, on pouvait voir celle d’Alzonne, qui faisait un Z, puis par très beau temps, on pouvait distinguer celle de Carcassonne, qui faisait un O. Après, on ne voyait plus les autres, c’était trop loin.
Mais vers la Méditerrannée, là-bas, commençait ainsi une chaîne de plus de cent trente lanternes, menant de lampe en lampe, de village en village, jusqu’au Maroc, en Afrique et au delà. Ainsi les avions pouvaient courir le monde, même en pleine nuit. Peut-être d’ailleurs le monde s’arrêtait-il après la dernière lanterne ?

C’était tout bon. Baziège était allumé d’un côté, Castelnaudary aussi de l’autre. Les autres lanternes, ce soir, on ne les verrait pas, à cause de la pluie, bien que la nuit fût proche. Meunier, jardinier, garde-champêtre… au pied de chaque lanterne salvatrice, un ange gardien veillait, souvent vêtu de drap mouillé, et chaussé de godillots sales. La terre attendait le passage du courrier.
Raison de plus pour que le courrier soit à l’heure. C’était une obsession, chez-eux, disait-on.
Henri eut un doute. Avec les trains qui passaient en bas dans le vallon, là, dans un déchaînement de vapeur, il arrivait bien quand même , non, le courrier ?
A quoi bon tout cela, dans le fond ?

Ce n’était pas une auto. Ce n’était pas non plus un train. Henri reconnaissait le bruit de l’avion, bien qu’il fût encore loin, le son caractéristique se répercutait sur la Montagne Noire. L’avion ! Le courrier ! Le voilà. Fouetté par la pluie, remuant sous les nuages d’octobre, c’était un des avions de Monsieur Latécoère. Un Laté 28 exactement. De gracieuses ailes courbes, un fuselage bien carré, des doubles haubans, et un moteur dont le bruit inspirait la confiance. Il était rare, ceux-là, qu’on les ramassât dans la campagne.

Le Laté devait déjà voir Baziège, car il vira nettement, sans passer exactement sur Montferrand, Henri put voir écrit les grandes lettres F-AJYM sous les ailes de son éphémère protégé. Comme le morse, ça devait pouvoir être déchiffré quelque part par des gens instruits.
Fascination. Magie. La machine volante venait du fond de l’Afrique, portant haut et fort l’audace des hommes. Comme chaque fois, Henri était bouche bée .

L’avion n’était plus qu’une silhouette, là-bas, un point, une goutte parmi les autres, plus rien. On l’entendait encore un petit peu. Dans quelques minutes, le Laté serait à Montaudran. Il était temps d’éteindre la lanterne, et de redevenir garde-champêtre.
Clac. Henri appuya sur le commutateur, la lanterne s’éteignit. Comme après un songe, il resta là quelques instants, dans la pluie, la pénombre qui venait, et le silence du haut du village, seulement dérangé par quelque bête dans une étable.

Puis Henri Pinel reprit la rue en descendant. Il avait bien mérité son coin de cheminée qui l’attendait, avec Jeannette qui devait continuer à faire ses devoirs sur la table de la salle à manger. Il commençait à être bien mouillé .
Et dire que ces nouveaux avions étaient fermés, et qu’il ne pleuvait même pas dedans !

Quatre vingts ans plus tard, pilote, tu salueras bien bas la lanterne de Montferrand , lorsque tes ailes te porteront par là, juste au dessus du seuil de Naurouze. Les lanternes du Service de la Navigation Aérienne ont presque toutes disparu. Il reste celle de Baziège, et celle-là.
Il reste aussi celle du terrain de Lézignan, qui émettait la lettre C, et qui bien qu’incomplète, est aujourd’hui préservée grâce aux soins de l’Aéro Club de Lézignan Corbières.

Pour les accros du GPS, la lanterne de Montferrand se trouve par
43°21 ‘ 44 Nord, 001 °49’ 18 Est.

Jacques Darolles
Aviateur paysan"
 
Au lendemain de la première guerre mondiale, le service de navigation aérienne prit en charge la gestion de l’infrastructure aéronautique. Il apparut bien vite que le développement de l’aviation commerciale était lié à la nécessité de voler de jour comme de nuit. Il ne s’agissait pas encore de vol sans visibilité, mais simplement de vol à vue de nuit. Le S.N.A.E. développa alors à partir de 1923 un réseau de phares aéronautiques destinés à constituer une "carte lumineuse des routes aériennes" pour le trafic nocturne sur les grands itinéraires.
En 1932, il existait près de 140 phares de routes, certains blancs à éclipses, d’autres rouges au néon clignotant (le rouge perce mieux la brume).

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